Une brève histoire de l’éco-conception

 
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« La première manière de moins jeter, c’est d’acheter robuste. C’est parfois un peu plus cher, mais on peut s’y retrouver parce que ça dure plus longtemps ». Edouard Philippe, Premier ministre.

Les 50 mesures pour une économie 100% circulaire ont été dévoilées par le Premier ministre en début de semaine. Disons-le tout de suite, elles sont satisfaisantes sur de nombreux points et notamment sur l’éco-conception. Bien sûr on regrette des absences et il conviendra de s’assurer de la bonne mise en œuvre des mesures. Avant d’analyser particulièrement celles qui touchent directement ou indirectement à l’éco-conception, rappelons dans ce premier billet ce qu’elle est. Ceux qui le souhaitent peuvent directement aller à l’analyse des mesures dans ce second billet.

L'éco-conception ce n'est pas...

Le meilleur moyen d’illustrer l’éco-conception est peut-être d’en donner des contre-exemples. La Surface Laptop de Microsoft a été qualifiée par le site de tutoriels de réparation iFixit de "monstruosité remplie de colle", et donc irréparable. En effet, elle ne peut "littéralement pas être ouverte sans être cassée", car les composants sont "cachés sous des points de soudure adhésifs et plastiques".

Autre exemple, de nombreux lave-linges possèdent une cuve en résine thermo-soudée. Le remplacement de roulements et des joints de l'axe du tambour est donc impossible. Alors qu’il suffirait de changer un seul composant, parfois un simple joint, cela n’étant pas possible, la machine est bonne à jeter. C’est d’ailleurs pour proposer un contre-modèle qu’une startup française a créé le lave-linge « l’Increvable » éco-conçu pour être réparable 50 ans.

Les produits mal-conçus posent un triple problème : pour l’écologie car on jette faute de pouvoir réparer, pour le pouvoir d’achat des consommateurs qui doivent racheter souvent des biens coûteux, et pour l’emploi local car les métiers de la réparation ont été sinistrés en raison des biens irréparables.

Pourquoi des produits mal-conçus ?

Une première raison est la volonté du fabricant de garder le contrôle sur son écosystème, ses réparateurs agréés, ses pièces détachées, etc… On l’a vu chez Apple où lorsqu’on changeait le bouton principal chez un réparateur non-agréé, l’iPhone affichait l’erreur 53 et se bloquait. La tentation peut être rencontrée également chez les constructeurs automobiles qui souhaiteraient ainsi garder la main sur le juteux marché de l’after-market (réparation et pièces détachées) au détriment d’une concurrence libre et des consommateurs. Certains fabricants, moins nombreux, pensent qu’en organisant l’obsolescence programmée de leurs produits, ils renouvelleront plus souvent l’acte d’achat des consommateurs. C’est le cas par exemple pour Epson qui diminue volontairement la durée de vie de ses cartouches – les affichant artificiellement comme vides, alors qu’elles ne le sont pas – afin de forcer le client à en racheter plus souvent.

Une autre raison est que bien souvent dans l’entreprise, le designer a pris le dessus sur l’ingénieur. Alors que ce dernier va privilégier la fonctionnalité, le premier va privilégier l’esthétisme et le design. Souvent les arbitrages internes vont en sa faveur. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des appareils conçus d’un seul tenant, certes très beaux mais au détriment de leur réparabilité.

Mais surtout, les produits sont le plus souvent irréparables en raison du mouvement de fond de ces dernières décennies : la baisse du prix de l’électroménager et de l’ameublement sous la pression des consommateurs. En rognant sur les coûts de production (main d’œuvre, matériaux, etc.), les industriels ont certes fabriqué des produits à bas coût et accessibles au plus grand nombre, mais ont, dans le même temps, réduit la qualité et la durabilité de leur produit. Le bon côté, c’est que cela a permis d’équiper des familles entières à moindre prix, qui jusque-là n’en avait pas forcément les moyens. Néanmoins, sur le long terme, cela représente un vrai coût pour la société : la qualité a baissé, on ne fabrique plus de pièces détachées, et on éco-conçoit mal le bien.

Une définition plus ou moins large de l’éco-conception

Il y a d’abord une définition large de l’éco-conception. Celle donnée par exemple par la directive éco-design de 2009 ou la norme ISO 14062. Pour savoir si un produit est éco-conçu, on doit tenir compte de l’ensemble des paramètres environnementaux impactés à tous les stades de la durée de vie de ce produit, de la conception à la gestion de la fin de vie en passant par son utilisation et le transport. Les paramètres sont très nombreux : pollution de l’air, consommation d’eau, d’énergie et de matière première, quantités de déchets produits, etc…

On peut également donner une définition plus étroite de l’éco-conception. C'est d’ailleurs celle donnée par la nouvelle version de l’article 9 de la Directive Déchet, dont la modification fait actuellement l’objet de débats entre les institutions européennes, prône la durabilité du produit.

L’éco-conception consiste en « la conception, la fabrication et l’utilisation de produits qui représentent une utilisation efficace des ressources, sont durables (notamment en termes de durée de vie et d’absence d’obsolescence programmée), réparables, réutilisables et de conception évolutive. »

Pour résumer l’éco-conception selon une définition que nous utiliserons pour analyser la feuille de route, c’est la façon dont un produit est pensé pour pouvoir durer le plus longtemps possible, être facilement réparable, modulable au fil du temps et en dernier lieu qu’on puisse le recycler aisément. On y inclut aussi le fait que le produit doit être en priorité composé de matériaux recyclés plutôt que nouveaux.

Le Premier ministre a d’ailleurs présenté l’éco-conception de manière efficace lors de la présentation de la feuille de route économie circulaire dans l’usine SEB, leader des produits réparables : « La première manière de moins jeter, c’est d’acheter robuste. C’est parfois un peu plus cher, mais on peut s’y retrouver parce que ça dure plus longtemps ».

L’avantage de l’éco-conception est quadruple : pour l’environnement car on jette moins, pour le porte-monnaie des français car ils achètent mieux, pour l’économie avec la création d’emploi locaux de la réparation et pour l’entreprise qui bénéficie d’une belle image de marque voire de retombées économiques.

Comment favoriser l’éco-conception ?

On retrouve les leviers classiques d’action des politiques publiques.

La méthode directe

La loi peut interdire. C’est le cas par exemple de l’interdiction de l’inamovibilité des batteries sauf exception (directive 2013/56/UE du 20 novembre 2013 relative aux déchets de piles et accumulateurs portables et décret n° 2015-849 du 10 juillet 2015 de transposition). La loi peut également imposer comme elle le fait pour vendeur qui doit garantir légalement pendant 2 ans les défauts de l’appareil (L217-4 du Code de la consommation).

Par l’information

Le consommateur est informé de certaines caractéristiques du bien avant l’acte d’achat. Il peut ainsi faire son choix en connaissance de cause et probablement opter pour le bien comprenant les meilleures garanties sur la qualité et la réparabilité. C’est le cas par exemple de l’obligation d’information sur la disponibilité des pièces détachées de l’article D111-4 du Code de la consommation, qui fait d’ailleurs l’objet d’un recours devant le Conseil d’Etat car sa rédaction trop restreinte ne permet pas de donner sa pleine efficacité à la disposition. 

Par la fiscalité comportementale

On peut guider les comportements des consommateurs et par là-même des producteurs par un système de bonus-malus qui récompense les biens durables et réparables en diminuant leur prix et à l’inverse qui renchérit les biens jetables et irréparables. Un embryon de ce mécanisme existe déjà via l’éco-contribution et sa modulation.

Par un changement de paradigme 

L’économie de fonctionnalité dans laquelle le fabricant choisit de louer l’usage d’un bien plutôt que le vendre implique que celui-ci en est responsable. Dès lors, il a tout intérêt à concevoir des biens les plus durables possible.

Le cadre étant posé, quid de la feuille de route pour une économie 100% circulaire ?

Lire la suite dans le second billet : L'éco-conception en bonne place dans la feuille de route pour une économie 100% circulaire

Cet article est un développement de mon intervention du 26 avril 2018 à un petit déjeuner organisé par l’Institut national de l’économie circulaire sur le sujet

 
Emile Meunier